Ce que nos rituels racontent de nous - Épisode 2
- Jean-Dominique POUPEL

- il y a 7 jours
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Les seuils : là où l'ordre se brouille

Avez-vous déjà réalisé qu’au moment où l’on franchit une porte, on n'est plus tout à fait dans la pièce que l'on quitte, ni encore dans celle dans laquelle l'on entre ?
C’est un entre-deux, un moment bref, presque imperceptible, où nous sommes à la fois dans chacun des deux espaces.
Celui que l’on quitte, et celui que l’on rejoint.
Et dans la vie de tous les jours, nous passons nos journées à franchir des portes sans y penser.
De manière physique, d’un endroit à un autre, et de manière symbolique aussi, d’un état à un autre, d’une situation à une autre.
Ce sont des passages d'une autre nature, car il existe des moments dans une vie où l’on ne peut plus simplement continuer comme avant.
Parce que quelque chose s’est terminé, mais autre chose n’a pas encore commencé.
C’est comme si on avait quitté une place, sans avoir encore trouvé la suivante.
Comme si on n’est plus exactement celui ou celle que l’on était, mais qu’on ne sait pas encore qui l’on devient.
Ces moments-là sont particuliers, parce qu’ils peuvent à la fois être magnifiques, et également terrifiants.
Ils peuvent durer quelques heures, quelques semaines, quelques années.
Ils peuvent porter des noms très clairs : naissance, deuil, mariage, séparation, déménagement, maladie, retraite, changement de travail, adolescence, rupture....
Mais parfois ils n’en portent aucun.
On sent seulement que quelque chose a basculé, que l’ancien monde n’a plus la même solidité, que les repères habituels ne tiennent plus et que l’on avance, sans savoir exactement dans quel paysage intérieur on se trouve.
C’est cela, un seuil.
Pas seulement un passage entre deux lieux.
Un passage entre deux états.
Entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore.
Franchir un seuil n’est pas une simple étape

Nous utilisons souvent le mot étape comme s’il suffisait de passer d’un point à un autre.
Étape 1, puis étape 2, puis étape 3…
On coche, on avance, on passe à la suite.
Mais un seuil n’est pas une étape administrative.
Un seuil est un endroit instable, un lieu de transformation, une zone où l’ordre habituel se brouille.
Quand on traverse un seuil, on ne change pas seulement de situation, on change de place dans le monde, et parfois, de place en soi.
On devient parent.
On cesse d’être enfant.
On devient veuf ou veuve.
On quitte un couple.
On change de nom, de métier, de maison, de pays, de peau symbolique.
On perd un rôle.
On reçoit une nouvelle responsabilité.
On entre dans une période où les anciennes réponses ne fonctionnent plus tout à fait.
Et c’est précisément parce que ces moments sont instables, intenses, que les sociétés humaines les ont rarement laissés nus.
Elles les ont entourés de paroles, de gestes, de symboles, d’interdits parfois, de silences, de chants, de feu, d’eau, de portes à franchir…
Comme si nous avions toujours intuitivement su qu’un passage ne se traverse pas seulement avec la tête.
Il est nécessaire que le corps suive, que le groupe reconnaisse.
Il importe que quelque chose soit marqué.
Sinon, le passage peut rester ouvert.
Et ce qui reste ouvert continue parfois de nous appeler longtemps après.
Les trois temps de tout passage

En 1909, l'ethnologue Arnold van Gennep publie un livre qui va marquer durablement l'anthropologie : Les rites de passage.
Il y observe une chose remarquable. Partout, dans des cultures qui ne se sont jamais rencontrées, les grands passages de la vie suivent la même structure en trois temps.
D'abord, la séparation.
C’est le moment où l’on quitte l’ancien état, où l’on se retire du monde habituel. On enlève un vêtement, on coupe quelque chose, on se met à l’écart, on cesse, symboliquement, d’être ce que l’on était. Il y a souvent une forme de rupture, un avant que l’on doit laisser derrière soi.
Ensuite, la marge.
C’est le moment le plus étrange, celui où l’on n’est plus vraiment ce que l’on était, mais pas encore ce que l’on va devenir. C’est l’entre-deux, la zone floue, la traversée, l’endroit où les anciennes catégories ne suffisent plus. Van Gennep l'appelle la phase liminale, du latin « limen », le seuil. C'est le temps le plus étrange, celui où l'ancien statut a été quitté mais où le nouveau n'a pas encore été endossé.
Et enfin, l'agrégation.
C’est le retour, la réintégration, le moment où le groupe reconnaît que quelque chose a changé. On revient, mais pas exactement comme avant. On reçoit une nouvelle place, un nouveau nom parfois, une nouvelle responsabilité, un nouveau statut, un nouveau rapport au monde. L'enfant est devenu adulte. La promise est devenue épouse. Le défunt est devenu ancêtre.
Ce que van Gennep met en lumière, c'est que le rite ne décore pas le passage. Il le rend traversable. Sans lui, on quitte un état sans jamais vraiment entrer dans l'autre. On reste suspendu. Coincé quelque part entre les deux.
Et c’est une grande partie de nos difficultés contemporaines, car beaucoup de nos passages modernes commencent par une séparation…
Mais ne connaissent ni vraie marge, ni vraie réintégration.
On quitte, mais on ne traverse pas.
On perd, mais rien ne vient vraiment reconnaître la perte.
On change, mais personne ne marque la transformation.
Alors on continue.
Extérieurement, tout semble avancer.
Mais intérieurement, une partie de nous reste parfois au milieu du passage.
L’entre-deux : là où l’ancien monde ne répond plus

Un demi-siècle plus tard, l'anthropologue Victor Turner reprend cette idée de phase liminale et s'y attarde. Ce qui l'intéresse, c'est ce moment du milieu, la marge, qu'il décrit comme un seuil suspendu.
Cette liminalité, c’est l’état de celui qui est sur le seuil.
Pas dedans. Pas dehors. Pas encore arrivé. Pas vraiment parti.
C’est une position inconfortable, parce qu’elle suspend les repères habituels.
Les statuts deviennent incertains, les rôles se brouillent, les identités se relâchent, les anciennes règles ne s’appliquent plus exactement, et les nouvelles ne sont pas encore installées.
On peut le vivre après une séparation : on n’est plus vraiment en couple, mais on ne se sent pas encore célibataire.
On peut le vivre après un burnout : on n’est plus capable d’être l’ancien professionnel performant, mais on ne sait pas encore qui l’on est sans cette performance.
On peut le vivre après un deuil : la personne n’est plus là, mais intérieurement, elle n’est pas seulement absente, puisqu’elle continue d’habiter les gestes, les lieux, les phrases, les objets.
On peut le vivre à l’adolescence : on n’est plus enfant, mais on n’est pas encore pleinement adulte.
On peut le vivre après une guérison : la maladie recule, mais l’identité de malade, de survivant, de personne fragilisée, reste encore présente.
Le seuil n’est donc pas seulement un passage extérieur, c’est une désorganisation intérieure.
Et si cette désorganisation peut être féconde, parce qu’elle ouvre, qu’elle rend possible et qu’elle assouplit les anciennes formes, elle peut aussi devenir dangereuse si elle dure sans cadre, sans reconnaissance, sans geste, sans parole, sans témoin.
Car l’être humain supporte mal de rester trop longtemps sans forme.
Trop longtemps sans place.
Trop longtemps sans récit.
Pourquoi le danger surgit aux seuils ?

Pourquoi les seuils inquiètent-ils autant ?
Pourquoi l'humanité a-t-elle éprouvé le besoin de les entourer de tant de précautions ?
L'anthropologue Mary Douglas apporte, en 1966, dans « De la souillure », une idée essentielle pour comprendre la puissance des rites.
Dans ses travaux, elle montre que les sociétés ne s’inquiètent pas seulement de ce qui est sale ou menaçant au sens physique, une chose ne devient dangereuse ou impure que lorsqu'elle sort de sa place - la terre du jardin n'est sale que sur la table. Elles s’inquiètent surtout de ce qui brouille les catégories.
Ce qui n’est ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela, ce qui déborde les cases, ce qui se tient entre deux ordres, ce qui remet en question la manière dont un monde est organisé.
Le danger, souvent, apparaît aux frontières, aux seuils, là où les choses ne sont plus clairement à leur place.
C’est pour cela que tant de rites de passage sont entourés de précautions, non pas nécessairement parce que le passage serait mauvais, mais parce qu’il est instable.
Un mort n’est plus vivant, mais il n’est pas encore symboliquement installé parmi les morts.
Un adolescent n’est plus enfant, mais il n’est pas encore reconnu comme adulte.
Une personne qui quitte un groupe n’appartient déjà plus au même monde, mais n’a pas encore été accueillie ailleurs.
Une relation terminée n’est plus vivante, mais elle n’est pas toujours morte intérieurement.
Et dans ces zones-là, quelque chose tremble, parce que l’ordre habituel ne sait plus exactement quoi faire.
C'est pourquoi, observe Mary Douglas, les sociétés humaines entourent ces zones de règles, d'interdits et de rites. Non par superstition gratuite, mais pour baliser ce qui, sans cela, resterait un vide inquiétant.
Alors le rituel intervient.
Il ne supprime pas le trouble, il lui donne une forme.
Il dit :
Oui, quelque chose est en train de changer.
Oui, ce moment est dangereux parce qu’il est ouvert.
Oui, il demande à être traversé avec attention.
Et peut-être que le rituel existe d’abord pour cela.
Non pas pour décorer les passages.
Mais pour empêcher que les passages nous déchirent.
Nos passages modernes sont-ils encore traversés ?

Nous aimons croire que nous sommes devenus modernes parce que nous avons quitté certains rites anciens, et nous sommes peut-être la première époque de l'histoire humaine à traverser ses passages les plus intimes sans presque aucun rite.
Nous avons encore des mariages, des funérailles, des anniversaires, des remises de diplômes, des cérémonies, des fêtes, des pots de départ, des commémorations, des publications symboliques, des annonces publiques, des gestes collectifs…
Mais beaucoup de nos rites ont changé de nature.
Certains ont été accélérés, d’autres se sont vidés, ont été privatisés, sont devenus administratifs, ou encore ont été remplacés par des procédures.
On ne traverse plus toujours un passage, on le gère !
On signe un papier,
On envoie un mail,
On change un statut,
On déménage un week-end,
On annonce une rupture par message,
On perd un emploi dans une visioconférence,
On enterre quelqu’un en quarante minutes,
On quitte un lieu sans dire au revoir…
Alors, que devient un passage qu'on ne traverse pas vraiment ?
Qu'on subit, sans le nommer, sans le marquer, sans lui donner de forme ?
Peut-être reste-t-il ouvert. Inachevé.
Peut-être qu'une partie de nous demeure, sans le savoir, coincée dans l'entre-deux.
Sur le seuil.
Les passages sans rites laissent des traces

Il y a des séparations qui n’ont jamais été vraiment clôturées, pas parce que l’amour serait encore là, mais parce qu’aucun geste n’a marqué la fin. Rien n’a été dit. Rien n’a été reconnu. On est parti. Ou l’autre est parti. Mais le corps, lui, continue parfois d’attendre une conclusion qui n’est jamais venue.
Il y a des deuils qui n’ont jamais eu d’espace, des décès trop rapides, des cérémonies trop brèves, des familles trop dispersées, des émotions trop encombrantes, des phrases qu’on n’a pas osé prononcer. Alors la mort est connue. Mais elle n’est pas habitée.
Il y a des enfances que l’on quitte sans initiation. On grandit biologiquement. On devient adulte administrativement, mais intérieurement, personne ne vient reconnaître ce passage.
Personne ne dit : maintenant, tu entres dans une autre responsabilité. Personne ne transmet. Personne ne marque le seuil. Alors l’adulte apparaît parfois comme une improvisation. Un rôle que l’on joue sans avoir été accueilli dedans.
Il y a des carrières qui s’arrêtent dans le silence. Une mise à l’écart. Un licenciement. Un départ à la retraite. Un burn-out. Un changement de métier. Et tout un monde intérieur disparaît sans cérémonie. On perd un statut, une place, un rythme, des collègues, une utilité, une image de soi. Mais autour, on dit seulement : tu vas rebondir. Comme si rebondir suffisait à reconnaître ce qui vient de mourir.
Il y a des lieux que l’on quitte sans les quitter. Une maison, une ville, un pays, une chambre d’enfant, un cabinet, un bureau, un paysage. On ferme la porte, mais une partie de soi reste parfois à l’intérieur. Non par faiblesse, mais parce qu’aucun geste n’a permis de dire : ceci a compté. Et maintenant, je pars.
Ce que nous ne ritualisons pas ne disparaît pas toujours. Parfois, cela reste suspendu.
Dans le corps. Dans les habitudes. Dans les rêves.
Dans certaines réactions disproportionnées.
Dans cette impression étrange de ne pas être totalement passé à la suite.
Le côté obscur : quand le rituel remplace la traversée

Il serait absurde de faire du rituel une solution magique, parce que certains rituels ne servent pas à traverser. Ils ne sont que des illusions, qui donnent à croire que l'on a traversé.
C’est la dérive du rituel, plus subtile, à l’instar de l’ego spirituel.
Le rituel qui ne sert plus à traverser, mais à éviter.
Le rituel qui ne met plus en mouvement, mais qui fige.
Le rituel qui ne donne plus une forme vivante au passage, mais qui remplace le passage lui-même.
C’est une face plus sombre dans laquelle on fait une cérémonie de clôture, mais sans poser jamais la limite nécessaire.
C’est comme brûler une lettre, puis retourner vers la même relation.
Ou encore allumer une bougie, tout en refusant de regarder la réalité en face.
Dire que l’on pardonne, sans jamais nommer ce qui a été blessé.
Se purifier, mais sans rien changer à l’environnement qui nous détruit.
Ritualiser, mais sans traverser.
Dans ces cas-là, le rituel devient une mise en scène de transformation.
Pas une transformation. Juste une manière élégante de rester au même endroit.
Et parfois même, il devient un alibi spirituel. Un moyen de se donner l’impression que quelque chose est accompli, alors que le réel n’a pas été rencontré.
Un rituel vivant ne remplace pas l’action juste.
Il la prépare. Il l’accompagne. Il l’incarne.
Mais il ne doit pas servir à éviter ce qui doit être dit, posé, quitté, réparé ou décidé.
Sinon, il devient une fuite sacrée.
Et une fuite reste une fuite, même lorsqu’elle est entourée de bougies.
Rituel choisi ou rituel subi ?

La différence est sans aucun doute là.
Un rituel qui aide est un rituel choisi, un rituel habité. Un rituel qui ouvre un espace de présence, de reconnaissance, de passage.
Il peut être simple, très simple même. Parce qu’il laisse respirer. Il n’exige pas la peur pour exister. Il ne menace pas. Il ne punit pas. Il ne dit pas : si tu ne fais pas exactement cela, quelque chose de terrible arrivera. Il dit plutôt : prends le temps de reconnaître ce que tu traverses.
À l’inverse, un rituel subi n’ouvre pas. Il contraint. Il enferme. Il rigidifie. Il devient obligatoire. Il ne sert plus le sens. Il sert l’angoisse.
Soyons très clairs : tous les gestes répétés ne sont pas des rituels au sens symbolique du terme.
Dans le trouble obsessionnel compulsif (TOC), certaines conduites répétitives peuvent ressembler extérieurement à des rituels.
Mais leur logique intérieure est différente.
Elles ne sont pas d’abord là pour donner du sens, reconnaître un passage ou relier à une valeur. Elles sont souvent vécues comme nécessaires pour réduire une angoisse, neutraliser une peur, empêcher une catastrophe imaginaire, ou obtenir un soulagement temporaire.
Elles peuvent devenir envahissantes. Coûteuses. Épuisantes. Impossible à ne pas faire sans panique.
Il ne faut donc pas romantiser la compulsion en l’appelant rituel personnel.
Ce serait une erreur, voire même une violence.
Un rituel symbolique vivant nous rend plus présents.
Une compulsion nous rend souvent prisonniers d’une urgence intérieure.
La différence n’est pas toujours visible de l’extérieur.
Mais elle est immense de l’intérieur.






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