top of page
Creamy Waves_edited.jpg

Es-tu de ceux qui parlent avec des mots qui soignent ou des mots qui blessent ?

  • Photo du rédacteur: Jean-Dominique POUPEL
    Jean-Dominique POUPEL
  • il y a 12 heures
  • 7 min de lecture

Et tu sais déjà dans quelle catégorie tu te places…

 

Tu t'es probablement rangé du côté des "bons". Du côté de ceux qui écoutent, rassurent, conseillent, apaisent. De ceux qui pensent vouloir le bien de l'autre.

 

Mais si cela était aussi si simple, il suffirait simplement de décider quels mots utiliser pour se placer du côté que l'on désire. Comme si la dichotomie bien/mal, soigner/blesser, ne relevait que d'un choix lexical.

 

On aimerait croire que tout se joue dans les mots et se rassurer en pensant qu'il suffit de bien parler, de choisir les bonnes formulations, d'apprendre à mieux communiquer.

 

Or, la réalité est beaucoup plus profonde que ça.

 

Les mots comptent, c'est une évidence. Tu sais qu'une phrase peut humilier, rassurer, réduire au silence, ouvrir un espace ou le fermer complètement. Que certaines paroles restent gravées pendant des années. Et que d'autres deviennent des refuges invisibles dans lesquels on continue d'habiter longtemps après les avoir entendues.

 

Pourtant les mots n'agissent jamais seuls.

 

Ils transportent autre chose avec eux. Une tension. Une peur. Une manière d'être avec l'autre. Une attente. Un besoin de contrôle. Ou parfois, au contraire, une présence suffisamment stable pour ne plus avoir besoin de produire quoi que ce soit.

 

Alors la question n'est pas vraiment de savoir si tu es capable de choisir les bons mots...

 

La question, c'est de savoir depuis quel endroit intérieur tu es en train de parler.

 

 

Rencontrer ou produire un effet ?

 


Quand tu parles à quelqu'un, cherches-tu à le rencontrer… ou à produire un effet sur lui ?

 

La différence paraît subtile. Elle change pourtant toute la relation.

 

Parce que produire un effet prend souvent des formes très acceptables.

 

Tu consoles pour soulager l'autre… mais aussi pour calmer l'inconfort que sa douleur provoque en toi.

Tu donnes des conseils qu'on ne t'a pas demandés… parce que tu ne supportes pas l'impuissance.

Tu expliques alors que l'autre avait surtout besoin d'être entendu.

Tu dis "je comprends" avant même qu'il ait fini de parler.

Tu veux aider, réparer, résoudre, apaiser, et par-dessus tout faire quelque chose, pour ne pas rester face à cette impuissance.

 

Mais rappelle-toi quand il/elle t'a dit qu'il/elle n'en pouvait plus….

 

Et que tu as senti quelque chose monter en toi — pas de la compassion d'abord. De l'inconfort. Ce silence à tenir, cette douleur à laquelle tu ne peux rien, cette impuissance que tu ne sais pas habiter.

 

Alors au lieu d'accueillir l'autre, tu t'es défendu(e) toi. Et tu as parlé.

 

Tu as proposé des pistes, posé des questions pratiques, cherché la sortie. Pas uniquement pour lui/elle. Aussi pour toi. Pour ne pas rester là, dans ce moment suspendu où tu n'as rien à offrir d'autre que ta présence.

 

Et au fond, tu le sais, tu n'étais plus vraiment avec lui/elle. Tu gérais ce qu'il/elle provoquait en toi.

 

C’est exactement là parfois, derrière cette agitation relationnelle, qu’il n'y a pas vraiment de rencontre. Il y a une tentative de gestion.

 

L'autre devient alors une émotion à calmer, une tension à réduire, une réaction à éviter, un problème à résoudre… plutôt qu'une personne à rencontrer.

 

Et c'est précisément à cet endroit que quelque chose se rompt.

Parce qu'on peut parler à quelqu'un sans jamais réellement être avec lui.

 

 

Tu peux dire les bons mots et ne pas être là.


 

Et ce qui est fascinant, c'est que l'autre le sent souvent avant même de pouvoir l'expliquer.

 

Un "comment tu vas ?" lancé les yeux ailleurs.

Un "je t'écoute" prononcé pendant qu'on prépare déjà sa réponse.

Un "je t'aime" devenu automatique à force d'être répété sans être habité.

 

Les mots sont bons. La forme est correcte. Le script relationnel fonctionne parfaitement.

Mais quelque chose manque.

 

Et ce manque-là ne peut pas être compensé durablement par des techniques de communication, des formulations empathiques ou du vocabulaire soigneusement choisi.

 

Parce que ce qui soigne dans une parole n'est pas seulement son contenu.

 

C'est la cohérence entre ce qui est dit, l'état intérieur de celui qui parle et la manière dont il habite réellement l'instant.

 

La voix parle aussi. Le rythme. Les silences. Le regard. La tension du corps. La disponibilité réelle.

Pas parce que "la voix ne ment jamais". Les êtres humains savent très bien jouer, séduire, performer socialement, afficher une bienveillance impeccable tout en restant profondément absents.

 

Mais le système nerveux humain reste extraordinairement sensible aux incohérences.

 

On sent quand quelqu'un cherche davantage à convaincre qu'à comprendre.

On sent quand quelqu'un veut produire une image de lui-même plutôt qu'entrer réellement en contact.

On sent quand les mots servent surtout à garder le contrôle émotionnel de l'échange.

 

Et à l'inverse, certaines paroles maladroites deviennent profondément réparatrices simplement parce qu'elles viennent d'un endroit vrai.

 

Une parole habitée n'est pas une parole parfaite.

C'est une parole portée par quelqu'un qui est réellement là.

 

 

Tes mots sont un miroir.


 

Et c'est probablement ici que le sujet devient vraiment inconfortable.

 

Parce que notre manière de parler aux autres révèle souvent quelque chose de la manière dont nous vivons avec nous-mêmes.

 

Celui qui attaque constamment parle parfois depuis une guerre intérieure permanente.

Celui qui doit toujours contrôler a souvent peur de perdre pied.

Celui qui doit toujours avoir raison supporte difficilement l'incertitude ou la vulnérabilité.

Celui qui apaise tout le monde fuit parfois ses propres conflits intérieurs.

 

Et celui qui humilie ne cherche pas toujours seulement à blesser l'autre. Il tente parfois d'échapper à sa propre honte, à son sentiment d'impuissance ou à quelque chose en lui qu'il ne sait pas regarder autrement.

 

Souviens-toi quand tu as dit de ton collègue, qu'il ne maîtrise pas vraiment son sujet. Ou de ton amie, qu'elle exagère toujours. Ou encore de ton partenaire qui ne fait jamais vraiment rien pour arranger les choses, au contraire…

 

Mais si tu t'arrêtes une seconde — juste une — tu reconnaîtras cette voix.

 

C'est la même qui prend la parole quand tu rates quelque chose. La même sévérité. La même absence de marge. Tu ne les juges pas seulement eux. Tu révèles le climat dans lequel tu vis avec toi-même. Ce que tu dis aux autres, tu te le dis depuis longtemps. Avec la même exigence. Et rarement plus de douceur.

 

Et si tu regardes de plus près la forme de ce que tu dis — pas seulement le contenu, mais la structure — quelque chose d'autre apparaît.

 

Quand tu dis "les gens ne m'écoutent jamais", qui sont ces gens ? Quand tu dis "c'est impossible", qu'est-ce qui t'en empêche exactement ? Quand tu dis "je suis comme ça", comme ça… comment ? Ces omissions, ces généralisations, ces distorsions linguistiques ne sont pas des maladresses de langage. Elles sont des fenêtres sur la manière dont tu construis ta réalité.

 

C'est précisément ce que révèle le méta-modèle de la PNL — un outil que nous avons exploré en détail dans un article précédent. [→ Et si les mots révélaient la mécanique invisible de nos problèmes ?]

 

Mais soyons honnêtes jusqu'au bout : la souffrance n'excuse pas tout.

 

Certaines personnes utilisent aussi consciemment la parole pour dominer, manipuler ou réduire l'autre.

 

La conscience ne garantit pas la bienveillance.

 

Et l'inconscience n'empêche pas toujours de réparer.

 

Il existe des gens maladroits qui soignent profondément. Et des gens extrêmement conscients d'eux-mêmes qui détruisent avec sophistication.

 

Parce que la vraie ligne de fracture n'est pas entre les "bons" et les "mauvais".

Elle se situe ailleurs.

 

Dans notre capacité, ou notre incapacité, à laisser l'autre exister…

…comme un sujet, plutôt que comme un objet à gérer, convaincre, corriger ou utiliser.

 

 

Une parole peut réparer, mais elle peut aussi réduire quelqu'un au silence.


 

Aujourd'hui, les recherches sur l'attachement, le trauma ou les neurosciences affectives montrent quelque chose d'essentiel : une parole n'agit pas uniquement sur le mental.

 

Elle agit aussi sur le corps, sur le système nerveux, sur le sentiment de sécurité, sur l'image de soi et parfois même sur la manière dont une personne finit par habiter sa propre existence.

 

Mettre une émotion en mots ne fait pas que la décrire — ça la transforme. Le neuroscientifique Matthew Lieberman a montré que le simple fait de nommer ce qu'on ressent — pas l'analyser, pas le comprendre, juste le nommer — réduit l'activité de l'amygdale et active le cortex préfrontal.

 

Autrement dit : dire "je suis en colère" ou "j'ai peur" n'est pas seulement une information.

 

C'est un acte.

 

Un acte qui modifie quelque chose, physiologiquement, dans celui qui parle — et parfois dans celui qui écoute. Les mots ne décrivent pas l'expérience depuis l'extérieur. Ils participent à la modifier de l'intérieur.

 

Et certaines phrases deviennent des lieux psychiques.

 

Quelques mots répétés pendant des années suffisent parfois à construire une honte durable, une peur du rejet ou la conviction intime de ne jamais être assez.

 

Quelle est cette phrase que tu te répètes régulièrement ?

 

Penses-y, maintenant.

 

Peut-être "je suis trop intense". Ou "j'aurais pas dû dire ça". Ou "je complique toujours tout". Ou encore "je suis nul(le), je n'y arriverai jamais".

 

Tu crois que c'est ta voix. Ce n'est pas ta voix. C'est une voix qu'on t'a donnée — répétée assez longtemps par quelqu'un qui avait de l'autorité sur toi — jusqu'à ce que tu prennes le relais toi-même. Aujourd'hui tu n'as même plus besoin qu'on te le dise. Tu t'en charges. Et parfois, sans t'en rendre compte, tu la passes à ton tour, à tes enfants, à ceux que tu aimes, avec la conviction sincère que tu leur dis la vérité.

 

À l'inverse, certaines paroles deviennent des expériences correctrices. Non pas parce qu'elles sont "positives", mais parce qu'elles arrivent depuis un endroit suffisamment cohérent, stable et crédible pour pouvoir enfin être reçues.

 

Et c'est peut-être là qu'on comprend que ce qui soigne n'est pas forcément la douceur.

 

Une parole peut être confrontante et profondément juste.

 

Une autre peut sembler extrêmement bienveillante tout en étant intrusive, contrôlante ou invalidante.

 

La vraie question n'est donc peut-être plus :

 

"Quels mots utilises-tu ?"

 

Mais plutôt :

 

"Quelle qualité de présence es-tu en train d'introduire dans cette relation ?"

 


Avant ta prochaine conversation importante…


 

Ne te demande peut-être pas quels seront les bons mots.

 

Demande-toi plutôt :

 

Depuis quel endroit de moi suis-je en train de parler ?

Depuis la peur ?

Le besoin d'être reconnu ?

L'envie d'avoir raison ?

Le besoin de contrôler ?

L'évitement ?

Ou depuis une présence suffisamment stable pour réellement rencontrer quelqu'un ?

 

Parce qu'au fond, la parole révèle rarement seulement ce que nous pensons.

 

Elle révèle surtout comment nous habitons la relation.

 

Et parfois même… ce que nous n'avons pas encore appris à accueillir en nous-mêmes.


 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page