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Le critique intérieur n’est pas votre conscience - Épisode 1

Photo du rédacteur: Jean-Dominique POUPEL
Jean-Dominique POUPEL
10 sept.
8 min de lecture

Quand se corriger revient à se condamner



Vous avez écrit un mail simple, banal sans rien d’extraordinaire. Juste quelques lignes.

 

Mais peu importe finalement. Parce que vous le relisez, une première fois.

 

Vous changez un mot, puis vous le relisez encore.

 

Et cette petite voix dans la tête qui vous interroge « Cette phrase n’est-elle pas un peu trop… directe ? »

 

Alors vous remaniez un peu la phrase et vous ajoutez une formule, puis vous l’enlevez, et vous revérifiez l’orthographe pour la huitième fois, parce qu’il y a toujours cette voix incessante : « Tu fais beaucoup de fautes d’inattention, tu le sais ! Et qu’est-ce qu’ils vont penser de toi s’il y a des fautes ? »

 

Vous vérifiez aussi le destinataire, la pièce jointe. Enfin, tout est bon !

 

Vous pouvez maintenant cliquer sur « Envoyer » en toute tranquillité, mais quelque chose vous retient juste au dernier moment.

 

« Tu es sûr que tout est bon ? »

 

Alors vous relisez encore, et encore, mais cette fois, vous ne vérifiez déjà plus vraiment le mail.

 

Encore cette voix : « Ça fait un peu amateur... »

 

Alors vous modifiez une phrase, vous réécrivez le début, la fin, vous tentez de vous en sortir avec cette impression : « Pourquoi est-ce que j’ai autant de mal à écrire quelque chose d’aussi simple ? »

 

Et après une n-ième relecture, le verdict est sans appel : « Je vais avoir l’air idiot, c’est sûr… et franchement, je devrais être capable de faire mieux que ça.»

 

Vous restez immobile devant votre écran. Le temps semble s’être figé. Le mail n’a presque plus changé depuis plusieurs minutes...

 

Parce que si au début, vous corrigiez un texte, maintenant… vous vous corrigez vous-même.

 

Parce qu’entre les deux, quelque part, une voix a pris une place beaucoup plus importante qu’une simple relecture.

 

Cette voix, nous la connaissons presque tous.

 

Vous savez, celle qui commente, qui compare, qui reprend, qui signale ce qui aurait pu être mieux, qui se souvient de ce que nous avons mal fait, qui trouve parfois le détail que nous aurions préféré ne pas voir, et qui possède une caractéristique déroutante :

 

Elle parle avec notre voix.

 

Alors nous avons tendance à lui faire confiance, après tout…

 

« Si c’est moi qui me le dis… c’est probablement vrai. »

 

Mais est-ce vraiment aussi simple ?

 

Il existe une différence immense entre une voix capable de nous dire : « Là, tu t’es trompé. », et une voix qui conclut : « Tu es vraiment nul. »

 

Les deux peuvent naître exactement au même endroit.

 

De la même erreur, dans la même tête.

 

Et pourtant… elles ne font absolument pas le même travail.

 

 

Se parler à soi-même n’a rien d’anormal


 

Commençons par une précision essentielle afin d’ôter toute confusion.

 

Avoir une voix intérieure n’est pas un problème !

 

Le discours intérieur, ce que les chercheurs anglo-saxons appellent « inner speech », fait partie du fonctionnement psychologique ordinaire.

 

Nous nous parlons mentalement pour préparer une action, résoudre un problème, organiser nos pensées, nous rappeler quelque chose, anticiper une conversation ou réguler notre comportement.

 

Ben Alderson-Day et Charles Fernyhough ont consacré en 2015 une importante revue publiée dans « Psychological Bulletin » à ce phénomène. Ils montrent que le discours intérieur intervient dans de nombreuses fonctions cognitives, notamment le contrôle de l’action, la planification et certaines fonctions exécutives.

 

Vous le faites probablement plusieurs fois par jour, parfois même à voix haute pour certains.

 

« N’oublie pas les clés. », « Reprends cette phrase. », « Attends avant de répondre. », « Là, tu es allé trop loin. », « Concentre-toi. »…

 

Rien de pathologique là-dedans, et heureusement, parce qu’un être humain incapable d’examiner ses propres actions aurait de sérieux problèmes pour apprendre, évoluer ou vivre avec les autres.

 

Nous avons besoin de pouvoir regarder ce que nous faisons, de reconnaître une maladresse, de constater une erreur, de nous demander si nous aurions pu faire autrement...

 

Nous avons besoin d’un système capable de nous évaluer.

 

Le problème n’est donc pas que nous nous jugions parfois.

 

Le problème commence ailleurs.

 

Quelque part dans la manière dont le jugement est formulé.

 

Et surtout… dans ce qu’il prend pour cible.

 

 

De la voix qui informe à celle qui condamne


 

Revenons au mail. Lorsque vous l’avez relu, vous avez remarqué : « Cette phrase n’est pas claire. » C’était une information. La phrase pouvait être améliorée, vous l’avez modifiée, vous avez vérifié sa clarté, que le destinataire était le bon et que la pièce était jointe.

 

Et vous l’avez envoyé.

 

Mais quelques heures plus tard, vous avez repensé au contenu du mail : « J’ai été un peu brutal dans ma façon de présenter la situation... »

 

Cette phrase peut être désagréable, mais elle vous oblige à reconnaître quelque chose que vous préféreriez ne pas voir.

 

Mais elle est cependant précise : elle parle d’un comportement :

 

« J’ai été un peu trop brutal, je n’ai pas mis assez les formes. Je vais envoyer une note pour préciser et adoucir mon point de vue, voire présenter mes excuses si c’est nécessaire.»

 

A l’instar de : « J’ai oublié quelque chose », « Je n’ai pas suffisamment préparé cette présentation », « Je n’ai pas écouté », « J’ai pris une mauvaise décision »...

 

Cette voix-là n’est pas nécessairement douce, et elle peut même être très exigeante, mais elle possède une qualité essentielle :

 

Elle produit encore une information utilisable !

 

Quelque chose reste possible, l’erreur contient encore une direction.

 

C’est peut-être cela, au fond, le rôle le plus utile de l’évaluation intérieure :

 

Ne pas nous dire qui nous sommes, mais nous informer sur ce que nous faisons.

 

Mais parfois… la voix franchit la frontière et s’octroie un rôle qui n’est pas le sien.

 

Dans ce cas, la voix ne dit plus : « Cette formulation était maladroite. », elle assène : « Tu as été maladroit. »

 

Si vous échouez à quelque chose, elle ne dit plus : « Cette fois-ci, ça n’a pas fonctionné. », elle dit : « Évidemment que ça n’a pas fonctionné. Tu rates toujours tout ! »

 

Si vous avez dit quelque chose que vous regrettez, elle ne dit plus :« Ce que tu as dit était blessant. », mais « Tu es vraiment quelqu’un de mauvais. »

 

Quand on y regarde de plus près, il n’y a qu’un ou deux mots de différence, mais pourtant, nous venons de changer complètement de niveau.

 

La première voix évalue « un acte »

 

La deuxième prononce un verdict sur « une personne »

 

Et cette personne… c’est vous.

 

 

Se corriger… ou se punir ?

 

En 2004, le psychologue Paul Gilbert et ses collègues ont précisément étudié différentes formes et fonctions de l’autocritique auprès de 246 étudiantes. Depuis, la structure du modèle (l'échelle FSCRS) a été retrouvée bien au-delà de cet échantillon, dans de nombreux pays.

 

La conclusion de leur travail montre que l’autocritique n’apparaît pas comme un phénomène unique.

 

Les chercheurs distinguent notamment une forme centrée sur le sentiment d’insuffisance — ce qu’ils nomment « Inadequate Self » → où la personne se focalise sur ses erreurs, ses défauts et l’impression de ne pas être à la hauteur.

 

Ils distinguent également une forme beaucoup plus hostile, le « Hated Self » → dans laquelle apparaissent dégoût, rejet ou haine envers soi-même.

 

Mais la distinction la plus intéressante concerne la « fonction » de l’autocritique.

 

Pourquoi se critique-t-on ?

 

Les réponses se regroupaient notamment autour de deux logiques très différentes.

 

→ La première : se critiquer pour se corriger ou s’améliorer.

 

→ La seconde : se critiquer pour se punir, se persécuter ou se faire payer un échec.

 

Ce n’est donc pas seulement la quantité de critique qui compte, c’est aussi ce qu’elle cherche à accomplir, et cette distinction change beaucoup de choses.

 

Vous pouvez être extrêmement exigeant avec vous-même sans chercher à vous humilier.

 

Vous pouvez reconnaître très fermement : « Là, ce que j’ai fait n’était pas acceptable », sans ajouter : « Je suis une personne lamentable. »

 

Vous pouvez vouloir progresser… sans devenir votre propre bourreau.

 

 

Utiliser la vérité… pour fabriquer autre chose


 

C’est peut-être ce qui rend le critique intérieur si difficile à repérer.

 

Il ne ment pas nécessairement au départ, parce que vous avez peut-être réellement fait une erreur, réellement oublié la pièce jointe, été maladroit et votre présentation était peut-être réellement insuffisamment préparée.

 

Le critique possède donc un point d’appui réel, mais il effectue une opération presque invisible, et passe de : « Ce comportement pose problème » à : « Ce comportement révèle quelque chose sur ce que tu es. »

 

Et comme la première partie est vraie… la seconde semble l’être aussi.

 

C’est une sorte de contrebande logique.

 

Le fait entre par la porte, le verdict entre caché derrière lui.

 

Vous ne voyez plus : « Je viens de faire quelque chose d’imparfait », vous voyez : « L’imperfection vient de révéler ma véritable nature. »

 

Et c’est exactement là que le mail n’est plus un mail.

 

Il devient un examen.

 

Une preuve.

 

Et parfois même… un verdict.

 

 

Le tribunal intérieur


 

Imaginez maintenant que chaque erreur commise entre dans un tribunal.

 

La première voix est un expert qui examine les faits, qui peut être sévère, une fois l’information donnée, son travail est terminé.

 

→ « Cette partie n’était pas assez préparée. »

 

→ « Cette réponse était trop rapide. »

 

→ « Cette décision a eu telle conséquence. »

 

La seconde voix, celle du critique intérieur fonctionne autrement : c’est un procureur à charge, dont l’objectif ne semble plus être seulement de comprendre ce qui s’est passé, mais de chercher à établir ce que cela « prouve sur l’accusé »… et l’accusé… c’est toujours vous.

 

→ « Encore raté. »

 

→ « Nul, comme d’habitude. »

 

→ « Toujours aussi incapable. »

 

Mais remarquez quelque chose : ces phrases donnent rarement une information nouvelle ni ne fournissent de solutions.

 

→ « Tu es nul » ne dit pas quoi améliorer.

 

→ « Tu es incapable » ne fournit aucune stratégie.

 

→ « Tu gâches toujours tout » ne décrit même plus précisément ce qui s’est passé.

 

Le langage paraît évaluatif.

 

Mais il a cessé d’être réellement informatif.

 

Et pourtant… nous continuons souvent de croire qu’il nous aide à progresser.

 

 

Faites une expérience


 

La prochaine fois que vous vous surprenez à vous critiquer, ne cherchez pas immédiatement à arrêter la voix à tout prix.

 

Ne lui répondez pas : « Non, ce n’est pas vrai. », ni ne remplacez la phrase négative par une affirmation positive.

 

Écoutez simplement sa structure et demandez-vous :

 

« Est-ce qu’elle me parle de ce que j’ai fait… ou de ce que je suis ? »

 

Parle-t-elle d’un acte : « Je n’ai pas suffisamment travaillé. », « J’ai répondu trop agressivement. », « Je ne maîtrise pas encore suffisamment ce sujet. »

 

Ou parle-t-elle d’une identité : « Je suis paresseux. », « Je suis toxique. », « Je suis un imposteur. »

 

Et la différence apparaîtra avec une netteté surprenante.

 

Parce qu’une critique utile contient généralement encore une possibilité d’action.

 

La condamnation, quant à elle, ferme, en transformant une situation en définition.

 

Alors, quand vous serez devant votre écran à l’instant d’envoyer votre mail, probablement prêt depuis longtemps, que vous avez relu maintes et maintes fois, peut-être qu’en vous observant attentivement, vous remarquerez quelque chose que vous ne voyiez pas auparavant.

 

À quel moment avez-vous cessé de corriger le message ?

 

À quel moment la question : « Est-ce suffisamment clair ? » est-elle devenue : « Est-ce que je suis suffisamment compétent ? »

 

À quel moment une phrase imparfaite a-t-elle commencé à parler de vous ?

 

Car c’est peut-être ici que commence véritablement le pouvoir du critique intérieur.

 

Pas lorsqu’il voit une erreur, ni lorsqu’il vous reprend, ni même lorsqu’il est exigeant.

 

Mais lorsqu’il accomplit cette transformation silencieuse :

 

« Quand ce que j’ai fait devient ce que je suis. »

 

Et dès que le procès porte sur votre identité…

 

… aucune preuve de ce que vous faites ne pourra jamais le satisfaire.

 
 
 

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