Pourquoi les autres nous font-ils autant d'effet ? - Épisode 1
- Jean-Dominique POUPEL

- il y a 7 heures
- 5 min de lecture
Ce que nous copions sans nous en rendre compte

Vous avez déjà remarqué que lorsque quelqu'un bâille à côté de vous, sans que vous n’ayez rien décidé, sans que personne ne vous ait rien demandé, votre corps a suivi, tout seul, sans même que vous ayez à y penser.
Plus fort encore : il est probable qu'en lisant ces lignes, le simple fait de penser à quelqu'un qui bâille ait déjà provoqué un bâillement chez vous.
C'est un phénomène si banal que nous n'y prêtons plus attention, mais qui pourtant, dit quelque chose d'important sur la manière dont nous fonctionnons.
Nous croyons être des individus séparés, avec nos propres pensées, nos propres réactions, notre propre caractère.
Mais nous passons nos journées à absorber les autres.
Sans le vouloir, ni même le savoir.
Et souvent, sans même le remarquer.
Ce que le corps capte en une seconde

Faisons une petite expérience : observez une conversation, n'importe laquelle, dans un café ou dans un couloir, dans la rue, bref là où vous êtes, et regardez les corps plutôt que les mots.
Quand l'un croise les bras, l'autre croise les bras quelques secondes plus tard.
Si l’un se penche en avant, l'autre se penche aussi.
Quand l'un parle vite, le débit de son interlocuteur s'accélère.
Et quand l'un baisse la voix, l'autre la baisse également.
Personne n'a décidé quoi que ce soit.
Les psychologues Tanya Chartrand et John Bargh ont donné à ce phénomène un nom qui lui va bien : l'effet caméléon. Dans leurs travaux publiés en 1999, ils ont montré que nous reproduisons spontanément les postures et les mimiques de nos interlocuteurs, sans en avoir conscience — et que cette imitation augmente la sympathie entre les personnes. Plus l'autre nous imite, plus nous le trouvons agréable. Sans jamais savoir pourquoi.
Nous nous accordons, comme des instruments.
Revenons un instant sur une histoire scientifique célèbre, parce qu'elle circule partout et qu'elle mérite d'être posée avec précision.
En 1992, une équipe de chercheurs de Parme observe, dans le cerveau d'un macaque, des cellules qui s'activent aussi bien lorsque l'animal saisit un objet que lorsqu'il regarde quelqu'un d'autre le saisir.
On les appellera les neurones miroirs.
Cette découverte est fascinante, et en quelques années, elle servira à expliquer à peu près tout : le langage, l'empathie, l'autisme, la culture.
Tout et n’importe quoi.
Le neuroscientifique Gregory Hickok y a consacré un livre entier en 2014, montrant que les conclusions avaient largement dépassé les données.
Chez l'être humain, une seule étude a mesuré directement ces cellules — celle de Roy Mukamel et de ses collègues en 2010, chez des patients épileptiques porteurs d'électrodes. Et les cellules observées ne se trouvaient pas exactement là où on les attendait.
Autrement dit : le phénomène est bien réel. Nous imitons, nous résonnons, nous nous accordons.
C'est son explication qui reste discutée.
Et cette nuance a son importance…
…parce qu'elle nous évite de croire qu'une cellule suffit à expliquer…
…ce que nous vivons avec les autres.
Puis quelque chose change d'échelle

Tout ce dont nous venons de parler (un bâillement, une posture, un débit de voix) se joue en une seconde.
Mais il existe une autre forme de copie, beaucoup plus lente, beaucoup plus profonde, et beaucoup moins visible.
Et qui ne s'attrape pas en une seconde, mais sur des années. Et qui ne concerne pas des gestes, mais des manières de faire.
Il ne s'agit plus alors de résonance immédiate. Il s'agit d'apprentissage.
Nous avons appris à réagir en regardant réagir. Nous avons appris à ressentir en regardant ressentir. Nous avons appris ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, ce qui se montre et ce qui se cache, ce qui se pardonne et ce qui ne se pardonne jamais.
Personne ne nous a fait de cours.
Nous avons simplement vu.
Mille fois. Et nous avons repris.
Ce que nous avons appris sans le savoir

Prenez une situation banale, et regardez ce que vous en faites.
Quand le ton monte :
Certains haussent la voix, quand d'autres se taisent complètement ou quittent la pièce. D'autres encore désamorcent par une blague, systématiquement, avant même de savoir s'il y avait un danger.
Quand une émotion déborde :
Certains la nomment, mais d’autres la rangent quelque part et passent à autre chose. D'autres encore la retournent contre eux-mêmes et d’autres la déplacent sur la première personne disponible.
Quand il faudrait demander de l'aide :
Certains demandent simplement et d'autres tournent autour pendant des jours. Certains s'excusent même d'exister avant même d'avoir formulé la demande. Et d'autres ne demandent jamais, quel qu'en soit le prix.
Quand quelqu'un fait un compliment :
Certains disent merci et d'autres minimisent aussitôt ou renvoient le compliment comme une balle brûlante. Certains encore changent de sujet.
Quand il y a une mauvaise nouvelle à annoncer :
Certains le disent tout de suite quand d'autres préparent longuement le terrain. Certains attendent le dernier moment et d’'autres laissent l'autre le découvrir seul.
Aucune de ces manières de faire n'a été choisie un jour, consciemment, après réflexion.
Elles ont été vues.
Puis reprises.
Et à force d'être reprises, elles ont fini par ressembler à un caractère.
Ce qui ressemble à notre nature

Tant qu’une réaction nous paraît être notre nature, elle reste difficile à interroger.
On ne discute pas avec ce que l’on croit être sa nature, on la subit, on s’en excuse parfois.
Et l’on finit souvent par en faire une identité.
« Je suis quelqu’un qui explose. »
« Je suis incapable de demander de l’aide. »
« Je suis comme ça, c’est tout. »
Mais lorsque nous découvrons qu’une réaction n’est peut-être pas toute notre identité, qu’elle est aussi une stratégie apprise, développée ou renforcée au fil du temps, il est alors possible de changer, de modifier ce qui est.
→ Ce qui a été appris peut être observé.
→ Ce qui a été appris peut être questionné.
→ Et ce qui a été appris peut parfois être expérimenté autrement.
Alors, parmi vos réactions les plus habituelles, lesquelles avez-vous réellement choisies ?
Lesquelles avez-vous développées pour vous adapter ?
Et lesquelles avez-vous simplement vues autour de vous, avant de les répéter à votre tour ?
Car si nous pouvons être influencés à ce point par les gestes, les attitudes et les manières de réagir des autres…
…que se passe-t-il en nous lorsque quelqu’un souffre devant nous ?
Est-ce que nous le comprenons ?
Est-ce que nous ressentons quelque chose avec lui ?
Éprouvons-nous de la sympathie, de l’empathie ou de la compassion ?
Ou sommes-nous simplement entraînés dans son état, comme lorsque nous attrapons un bâillement ?
Car nous ressemblons parfois aux personnes qui nous entourent…
…bien avant d’avoir décidé de leur ressembler.






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