Pourquoi suis-je toujours sur mes gardes ? - Épisode 1
- Jean-Dominique POUPEL

- il y a 22 heures
- 7 min de lecture
Là où tout commence

Il existe des sons que certains enfants connaissent mieux que leur propre prénom. Des sons reliés à une époque d’apprentissage et profondément ancrés…
Le son de la clé qui tourne dans la serrure par exemple…
Pas seulement le son, mais tout ce qui lui est associé : la manière, le temps que met la clé à tourner, si la porte se referme doucement ou d'un coup, le nombre de pas dans l'entrée, le poids de ces pas, peut-être même la façon dont un sac vient d’être posé quelque part…
Et avant même que quiconque soit entré dans la pièce, l'enfant sait déjà quelle soirée commence.
Il n'a rien vu. Personne n'a parlé. Rien ne s’est encore passé.
Mais quelque chose en lui est déjà en alerte et commence à se positionner.
Dans quelques instants, l’adulte va apparaître, et l’enfant saura immédiatement.
Il saura s’il peut continuer à jouer, s’il vaut mieux se faire discret, s’il peut raconter sa journée, s’il doit attendre, s’il doit faire rire, ou se faire oublier…
Il ne saurait probablement pas expliquer comment il le sait.
Il n’a jamais dressé la liste des indices qu’il utilise.
Il n’a jamais décidé :
« À partir de maintenant, je vais surveiller les signes annonçant l’humeur des adultes. »
Et pourtant, il a appris.
Ce que l’on apprend sans avoir besoin de le formuler

Comme nous l'avons vu, dans la série précédente (Pourquoi les autres nous font-ils autant d'effet ?), certains enfants deviennent extrêmement fins dans la lecture de certains signaux émotionnels.
Une expression, un changement de ton, un regard, une tension dans un visage…
Nous avons vu aussi que cette finesse n'est pas toujours un cadeau reçu à la naissance. Elle peut être une compétence développée, parce qu'il fallait savoir, parce que savoir permettait d'anticiper, et qu'anticiper permettait de se protéger.
Et aussi, cette finesse n’est pas nécessairement le signe d’une fragilité.
Dans certains environnements, elle peut constituer une véritable compétence de protection.
En 2002, les psychologues Seth Pollak et Pawan Sinha ont comparé la manière dont des enfants physiquement maltraités et des enfants témoins reconnaissaient différentes expressions faciales. Les chercheurs faisaient apparaître progressivement l’information permettant d’identifier l’émotion.
Les enfants ayant subi des violences physiques pouvaient reconnaître la colère avec moins d’informations perceptives que les enfants du groupe témoin. Autrement dit, ils n’étaient pas simplement « plus émotifs », mais leur perception semblait s’être spécialisée pour un signal particulièrement pertinent dans leur environnement.
Quelques années plus tard, Pollak, Messner, Kistler et Cohn ont retrouvé cette idée sous une autre forme : les enfants exposés à de hauts niveaux de colère parentale et de menace physique identifiaient la colère plus tôt dans le développement progressif d’une expression faciale. La rapidité de reconnaissance était également associée au niveau de colère et d’hostilité rapporté dans leur environnement familial.
Ce que l’enfant rencontre régulièrement semble donc pouvoir participer à façonner ce qu’il apprend à détecter rapidement.
Bien entendu, ces travaux portent sur des situations extrêmes, et ils ne disent pas l'inverse : remarquer beaucoup ne signifie pas avoir vécu cela.
Mais une question reste...
Pourquoi cette capacité devient-elle parfois permanente ?
Pourquoi continuer à surveiller lorsque rien ne se passe ?
Pour commencer à le comprendre, il faut peut-être regarder ailleurs…
…que du côté du danger lui-même.
Ce n’est pas seulement le danger qui enseigne

Imaginons deux environnements.
Dans le premier, certaines choses sont désagréables mais relativement prévisibles.
L’enfant sait à peu près ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. Il sait ce qui déclenche une réprimande. Il connaît les habitudes de la maison.
Les réactions des adultes ne sont pas toujours agréables, mais elles possèdent une certaine cohérence. Et dans ce cadre, il peut évoluer sans avoir à tout surveiller constamment.
Dans le second environnement, les règles sont moins lisibles.
Ce qui fait rire un adulte aujourd’hui peut l’irriter demain. Un silence peut être parfaitement banal… ou annoncer une explosion. Une bonne note peut être accueillie chaleureusement un jour et presque ignorée la fois suivante.
Dans cet environnement instable, l’enfant ne doit plus seulement apprendre, mais il lui faut également résoudre un problème beaucoup plus compliqué : « Comment savoir ce qui va se passer cette fois-ci ? »
Et la réponse la plus logique est probablement : observer davantage.
L’imprévisibilité est aujourd’hui étudiée comme une dimension spécifique de l’adversité précoce.
Dans une étude longitudinale publiée en 2025 dans « Child Development », Kalsea Koss, Sydney Kronaizl, Rachel Brown et Jeanne Brooks-Gunn ont suivi près de 5 000 enfants, de la naissance à l'adolescence, et examiné différentes formes d’instabilité et d’imprévisibilité au cours de l’enfance.
Une plus grande imprévisibilité environnementale était associée, à l’adolescence, à davantage de symptômes anxieux et dépressifs ainsi qu’à plusieurs difficultés comportementales et attentionnelles
Les associations observées étaient statistiquement modestes et ne permettent évidemment pas de prédire le devenir d’un enfant particulier, mais elles suggèrent que l’imprévisibilité constitue une dimension de l’environnement qui mérite d’être considérée en elle-même.
C’est important, parce qu’un environnement peut être difficile sans être constamment dangereux.
Et inversement, un enfant peut apprendre à rester sur ses gardes…
…non parce que quelque chose de grave arrive continuellement…
…mais parce qu’il ne sait jamais très bien quand quelque chose va arriver.
Le cerveau apprend aussi la manière dont les événements s’enchaînent

Un environnement imprévisible ne laisse qu'une seule stratégie disponible : surveiller.
Tout le temps.
Et ce qui s'installe alors n'est pas une peur d'un objet précis, c'est une manière permanente d'être présent au monde.
Un enfant, dans un tel contexte, n'apprend pas simplement une liste de correspondances.
Il n'apprend pas seulement : « quand il pose ses clés comme ça, la soirée va être difficile ».
Il apprend un enchaînement. Une syntaxe. Une nouvelle grammaire.
Ce signal annonce cet état. Cet état annonce cette conséquence. Et cette conséquence exige, de ma part, telle attitude.
Il ne mémorise pas des mots isolés. Il apprend à lire les phrases avant qu'elles soient prononcées.
C'est un apprentissage d'une sophistication remarquable, et il se fait presque entièrement hors du langage. Bien avant que l'enfant puisse dire ce qu'il perçoit, il agit déjà en fonction de ce qu'il a perçu.
Et surtout : ça fonctionne.
Et ça, c'est le point que l'on oublie presque toujours.
Nous parlons de la vigilance comme d'un problème. Mais pour l'enfant qui l'a développée, elle n'a jamais été un problème.
Elle a été une solution.
Remarquer avant les autres, ça permet de quitter une pièce à temps, de ne pas poser la question au mauvais moment, de désamorcer avant que ça monte, de devenir sage, drôle, utile, silencieux — selon ce que la situation demande.
La surveillance est récompensée. Régulièrement. Efficacement.
Et c'est précisément ce qui la rend si solide.
On ne désapprend pas facilement une stratégie qui a fonctionné.
Surtout quand elle a fonctionné à un moment où l'on n'avait pas d'autre choix.
Personne n'a jamais décidé de devenir hypervigilant.
Nous cherchons tous des régularités

L’une des fonctions fondamentales de l’apprentissage, c’est la régularité.
Quand chaque fois que vous appuyez sur un interrupteur, la lumière s’allume, vous n’avez bientôt plus besoin d’y réfléchir : interrupteur = lumière.
Votre cerveau a appris la relation.
Maintenant imaginons que la lumière s’allume parfois, mais parfois non. Parfois cinq secondes plus tard. Parfois c’est un son violent qui retentit à sa place.
Alors, très rapidement, vous accorderiez probablement beaucoup plus d’attention à cet interrupteur, non parce qu’il est systématiquement dangereux, mais parce qu’il est devenu difficile à prédire.
Même si un parent ou un éducateur n’est pas un interrupteur, et un enfant, un simple système statistique, le principe nous permet de comprendre quelque chose.
Lorsque l’environnement est prévisible, nous pouvons progressivement cesser de consacrer de l’attention à certaines choses.
Lorsqu’il ne l’est pas, continuer à vérifier devient utile.
En 2003, Seth Pollak et Stéphanie Tolley-Schell ont étudié l’attention d’enfants physiquement maltraités confrontés à différents visages émotionnels.
Ils ont découvert que leur attention présentait une particularité lorsqu’une expression de colère apparaissait.
Lorsque le visage colérique constituait une information pertinente, ces enfants en tiraient davantage parti.
Mais lorsqu’il devenait nécessaire de déplacer l’attention ailleurs, ils avaient également davantage de difficulté à s’en désengager.
C’est une observation fascinante, parce qu’elle contient déjà les deux faces de l’hypervigilance.
D’un côté : repérer rapidement ce qui compte.
De l’autre : avoir plus de mal à ne plus lui accorder d’importance.
Dans un environnement réellement hostile, cette asymétrie peut avoir du sens.
Si l’expression de colère d’un adulte annonce parfois une menace, la manquer peut coûter beaucoup plus cher que de la détecter alors qu’elle ne mènera finalement à rien.
Le système peut donc apprendre quelque chose comme :
« Mieux vaut remarquer trop souvent que trop tard. »
Ce n’est évidemment pas une phrase que l’enfant se dit consciemment.
C’est une manière de représenter la logique adaptative du mécanisme.
Comme nous venons de le voir, aucun enfant n’a jamais décidé de devenir hypervigilant, ni n’a jamais choisi de consacrer une partie de son attention aux visages, aux silences, aux changements de voix ou à ce qui pourrait arriver ensuite.
Il a simplement appris que, dans son monde, remarquer pouvait être utile.
Et parfois, remarquer avant les autres pouvait le protéger.
Alors il a continué.
La règle survit au contexte

Les années ont passé. L'enfant a grandi. Il a déménagé. Il a choisi ses relations, son travail, ses lieux.
Partons du principe que l'adulte qu'il est devenu vit dans un environnement paisible, entouré de gens qui ne crient pas, qui préviennent, qui expliquent.
Le contexte a grandement changé depuis son enfance, pourtant quelque chose, lui, n'a pas été mis à jour.
Il continue de remarquer le moindre changement de ton dans une voix. De se demander pourquoi ce message est resté sans réponse. De sentir immédiatement quand l'ambiance d'une pièce se modifie. De vérifier, encore, que tout va bien.
Ce n'est plus utile, mais ça n'a jamais été annulé.
La question n’est donc peut-être pas : « Pourquoi est-ce que je surveille autant ? »
Mais : « Qu’est-ce que surveiller m’a permis de faire, quand j’en avais besoin ? »
Parce qu’avant d’être un problème…
L’hypervigilance a peut-être été une solution.
Mais alors, pourquoi une alarme continue-t-elle de sonner…
…longtemps après que le feu s’est éteint ?






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