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Pourquoi les autres nous font-ils autant d’effet ? - Épisode 2

  • Photo du rédacteur: Jean-Dominique POUPEL
    Jean-Dominique POUPEL
  • il y a 20 minutes
  • 10 min de lecture

Ces mots que nous confondons : sympathie, empathie, compassion



Quelqu’un que vous aimez vient de vous annoncer une mauvaise nouvelle.

 

Une séparation, la perte d’un emploi, une maladie, ou simplement cette phrase : « Je n’en peux plus. »

 

À cet instant, quelque chose se passe en vous, vous ressentez peut-être de la tristesse, un élan vers elle, ou une forme de malaise. Une tension apparaît dans votre poitrine.

 

Vous cherchez immédiatement quoi répondre et vous avez envie de rassurer, de conseiller, de relativiser, de prendre la personne dans vos bras ou de trouver une solution.

 

 « Je suis vraiment désolé pour toi. »

 « Je comprends exactement ce que tu ressens. »

 « Ne t’inquiète pas, ça va aller. »

 

Autant de réponses qui semblent proches, mais qui ne viennent pourtant pas toujours du même endroit.

 

Dans la vie quotidienne, nous utilisons souvent les mots « sympathie », « empathie » et « compassion » comme s’ils désignaient une seule et même capacité : être sensible à ce que vit quelqu’un.

 

Mais être touché par la souffrance d’une personne n’est pas nécessairement la comprendre.

 

Comprendre ce qu’elle traverse ne signifie pas forcément ressentir ce qu’elle ressent.

 

Et ressentir une partie de sa douleur ne veut pas encore dire que nous savons rester présents auprès d’elle.

 

Ces mots ne désignent pas seulement différentes intensités d’une même émotion.

 

Ils racontent différentes manières d’entrer en relation avec l’autre.

 

 

La contagion émotionnelle : lorsque l’état de l’autre devient le nôtre


 

Revenons à cette personne qui vous dit : « Je n’en peux plus. »

 

Vous ressentez son état, sa nervosité, son épuisement. Puis votre propre respiration s’accélère. Vous commencez à envisager toutes les conséquences possibles sur le quotidien et le futur proche. Vous lui posez rapidement des questions. Vous essayez de comprendre. Vous cherchez une solution. Vous insistez pour qu’elle réagisse, qu’elle fasse quelque chose immédiatement. Et quelques minutes plus tard, vous êtes probablement plus inquiet qu’elle.

 

Que s’est-il passé ?

 

Vous avez pu croire que vous étiez profondément empathique. Mais vous avez surtout été entraîné dans son état.

 

Les psychologues Elaine Hatfield, John Cacioppo et Richard Rapson ont donné un nom à ce phénomène : « la contagion émotionnelle ».

 

Un état émotionnel se transmet d'une personne à une autre, souvent par des canaux très rapides — l'expression du visage, le ton de la voix, le rythme du corps — et souvent sans que personne s'en aperçoive.

 

Ce n'est pas de l'empathie.

 

Dans la contagion, la frontière entre soi et l'autre devient floue. On ne comprend pas nécessairement l'émotion : on la reproduit. On est entraîné. L’émotion circule sans que la distinction entre soi et l’autre reste suffisamment claire.

 

Par exemple, un bébé se met à pleurer en entendant un autre bébé pleurer. Ou encore, une personne entre tendue dans une pièce et, progressivement, tout le groupe devient plus nerveux. Dans un couple, l’agitation de l’un augmente celle de l’autre, qui renvoie à son tour davantage d’agitation.

 

Personne ne sait plus très bien qui a commencé. Tout le monde participe maintenant au même état.

 

La contagion est une forme primitive ou automatique de partage émotionnel. Contrairement à une empathie différenciée, elle ne suppose pas nécessairement que nous sachions que l’émotion provient d’abord de l’autre.

 

Voilà pourquoi être une « éponge émotionnelle » n’est pas forcément la preuve d’une empathie particulièrement développée.

 

Cela peut aussi indiquer une difficulté à maintenir une frontière intérieure.

 

Je ressens l’autre…

 

…mais je ne sais plus que je suis en train de le ressentir.

 

 

La sympathie : ressentir quelque chose pour l’autre


 

Commençons par le mot le plus familier : la sympathie.

L’académie française précise que sympathie vient du grec « sumpatheia » : « participation à la souffrance d'autrui ». Composé de « sun », « avec », et de « pathos », « ce que l'on éprouve ».

 

Dans le langage courant, avoir de la sympathie pour quelqu’un signifie généralement que nous l’apprécions. Cette personne nous semble agréable. Nous ressentons de l’affection, de la proximité ou une disposition favorable à son égard.

 

Mais le mot peut également prendre un autre sens lorsque quelqu’un traverse une épreuve.

 

Nous éprouvons alors de la peine « pour » cette personne. Nous sommes touchés par ce qui lui arrive.

 

Par exemple, lorsqu’un/une ami(e) nous annonce qu’il/elle vient de perdre son emploi, nous lui répondons : « Je suis vraiment désolé. Ça doit être très difficile. »

 

Cette réaction peut être sincère, chaleureuse et bienveillante, mais nous restons encore, d’une certaine manière, à l’extérieur de son expérience.

 

Nous voyons sa souffrance depuis notre propre position.

 

Nous pouvons même être tentés d’imaginer ce que « nous » ressentirions à sa place : « Moi, si je perdais mon travail, je serais complètement anéanti. »

 

La phrase semble parler de l’autre, mais elle parle principalement de nous.

 

La sympathie rapproche.

 

Elle manifeste une sensibilité, une affection, parfois une véritable sollicitude.

 

Elle ne garantit pourtant pas que nous comprenions précisément ce que vit la personne.

 

Nous pouvons éprouver beaucoup de sympathie pour quelqu’un…

 

…et nous tromper complètement sur ce dont il a besoin.

 

 

L’empathie : entrer dans le monde de l’autre sans prétendre devenir lui


 

L’empathie demande un placement différent. Il ne s’agit plus seulement d’être triste pour quelqu’un. Il s’agit d’essayer de comprendre son expérience depuis son propre point de vue.

 

Non pas : « Qu’est-ce que je ressentirais si cela m’arrivait ? », mais plutôt : « Qu’est-ce que cette situation peut signifier pour cette personne, avec son histoire, ses besoins, ses peurs et sa manière de voir le monde ? »

 

Cette nuance est fondamentale, parce que se mettre à la place de l’autre est, à proprement parler, impossible.

 

Nous ne pouvons jamais réellement devenir lui.

 

Nous ne possédons pas son corps, nous n’avons pas vécu son enfance, nous ne portons pas ses souvenirs, ses attachements, ses blessures ni sa carte du monde.

 

Nous pouvons seulement nous approcher de son expérience.

 

L’écouter. L’observer. L’interroger. Et accepter qu’une partie nous échappe.

 

La synthèse de Benjamin M. P. Cuff et ses collègues, publiée en 2016 dans Emotion Review, qui a passé en revue une quarantaine de définitions de l'empathie et en a dégagé ces composantes, a identifié trois éléments et une condition qui reviennent dans la plupart des conceptions contemporaines de l’empathie : comprendre, ressentir et partager quelque chose du monde d’autrui, tout en conservant une distinction entre soi et l’autre.

 

Cette dernière partie est essentielle.

 

L’empathie ne consiste pas à devenir l’autre.

 

Elle consiste à s’approcher de lui sans oublier que nous sommes deux.

 

 

Comprendre ou ressentir : les deux visages de l’empathie


 

On distingue souvent deux grandes dimensions de l’empathie.

 

  • L’empathie cognitive

 

C’est la capacité à comprendre le point de vue, les pensées ou les émotions probables d’une personne.

 

Notre collègue se montre inhabituellement froid.

 

Nous pourrions conclure : « Il me méprise. »

 

Mais nous pouvons aussi nous demander : « Est-il inquiet ? Fatigué ? Préoccupé par quelque chose qui ne me concerne pas ? »

 

Nous ne ressentons pas nécessairement son émotion. Nous tentons d’en comprendre la logique.

 

Cette capacité est précieuse.

 

Elle permet de prendre du recul, de considérer plusieurs interprétations et de ne pas réduire immédiatement le comportement de quelqu’un à ce qu’il provoque en nous.

 

Mais elle possède aussi une limite importante.

 

Comprendre intellectuellement une personne ne signifie pas nécessairement se soucier d’elle.

 

Il est possible de comprendre très finement les peurs, les attentes et les vulnérabilités de quelqu’un et d’utiliser cette compréhension pour l’aider.

 

Mais aussi pour le manipuler.

 

L’empathie cognitive n’est donc pas, à elle seule, une garantie de bienveillance.

 

  • L’empathie affective

 

L’empathie affective désigne la résonance émotionnelle qui se produit lorsque l’état de quelqu’un trouve un écho en nous.

 

Une personne pleure et nous sentons notre gorge se serrer. Elle décrit sa peur et une tension apparaît dans notre ventre. Nous voyons quelqu’un se cogner violemment et notre propre visage se contracte.

 

Nous ne vivons pas exactement son expérience, mais quelque chose de son état se reflète momentanément en nous.

 

Les travaux de Tania Singer et de son équipe, publiés en 2004, ont montré que l’empathie pour la douleur ou la détresse implique notamment des régions participant aussi à notre propre expérience affective, sans pour autant signifier que nous ressentons littéralement et intégralement la douleur de l’autre.

 

Les réponses empathiques dépendent également du contexte, de notre histoire, de notre relation avec la personne et de la manière dont nous interprétons la situation.

 

Nous retrouvons ici le sujet du premier épisode : notre système ne reste pas complètement extérieur à ce qu’il observe. Il résonne.

 

Mais cette résonance n’est ni une lecture parfaite ni une transmission magique.

 

Ressentir une tension en regardant quelqu’un souffrir…

 

…ne signifie pas que nous savons exactement ce qu’il éprouve.

 

Notre propre histoire participe toujours à ce que nous ressentons.

 

 

Le piège du « Je sais exactement ce que tu ressens »


 

Cette phrase part souvent d’une bonne intention : « Je sais exactement ce que tu ressens. »

 

Elle cherche à dire : « Tu n’es pas seul », mais elle peut parfois produire l’effet inverse.

 

Parce qu’elle ferme l’espace au moment même où nous croyons l’ouvrir.

 

Comment pourrions-nous savoir « exactement » ce que vit l’autre ?

 

Des personnes peuvent perdre leur emploi le même jour et traverser des expériences radicalement différentes.

 

Pour l’une, il s’agit d’une catastrophe financière et pour l’autre, d’une humiliation. Pour une troisième, il s’agira d’un soulagement qu’elle n’ose pas encore reconnaître, et pour une quatrième, de la disparition brutale d’une identité autour de laquelle toute sa vie avait été construite.

 

L’événement se ressemble. L’expérience, non.

 

Dire « je comprends exactement » peut alors remplacer la découverte de l’autre par le souvenir de nous-mêmes.

 

Nous cessons de l’écouter. Nous ouvrons notre propre dossier intérieur.

 

Puis nous lui racontons notre histoire en pensant être entrés dans la sienne.

 

Une réponse réellement empathique serait peut-être moins spectaculaire : « Je ne sais pas exactement ce que cela représente pour toi. Mais je suis là, et j’aimerais comprendre. »

 

Cette phrase ne prétend pas abolir la distance.

 

Elle la reconnaît.

 

Et c’est précisément cette distance reconnue qui permet parfois une véritable rencontre.

 

 

Quand l’empathie devient une détresse personnelle


 

Lorsque nous sommes confrontés à la souffrance de quelqu’un, notre propre inconfort peut devenir si intense que notre attention quitte progressivement l’autre.

 

Nous voulons encore l’aider en apparence, mais, intérieurement, nous cherchons surtout à faire cesser ce que sa douleur provoque en nous.

 

C’est ce qui peut arriver lorsque nous disons trop vite :

 

« Ne pleure pas. »

« Il faut que tu sois fort. »

« Essaie de penser à autre chose. »

« Tu verras, tout arrive pour une raison. »

 

Ces phrases ne sont pas toujours cruelles, et peuvent même être prononcées avec beaucoup d’affection.

 

Mais elles servent parfois moins à accueillir la personne qu’à interrompre notre propre malaise.

 

Nous ne supportons pas ses larmes, nous ne savons pas quoi faire de son désespoir, nous sommes confrontés à notre impuissance.

 

Alors nous essayons de faire disparaître son émotion pour retrouver nous-mêmes un peu de stabilité.

 

Tania Singer et Olga Klimecki, en 2014, distinguent précisément la « détresse empathique » (submersion, émotions négatives, retrait) de la compassion (état soutenable, orientation vers l'autre).

 

La souffrance de l’autre produit en nous de l’anxiété, du stress ou un sentiment d’envahissement. Lorsque cette activation devient trop forte, elle peut favoriser le retrait, l’évitement ou des réactions davantage centrées sur soi que sur la personne qui souffre.

 

C'est aussi ce qui épuise ceux dont le métier ou la vie consiste à accompagner. On parle souvent de « fatigue compassionnelle », comme si trop de compassion finissait par user.

 

Les travaux de Singer et Klimecki suggèrent plutôt l'inverse : ce n'est pas la compassion qui épuise, c'est la détresse. Rester submergé par la souffrance de l'autre, sans que cela ouvre sur autre chose, coûte infiniment plus cher que de rester présent auprès de lui.

 

La question n’est plus : « De quoi a-t-il besoin ? »

 

Elle devient, silencieusement : « Comment puis-je faire pour ne plus ressentir cela ? »

 

 

La compassion : être touché sans être emporté


 

La compassion commence elle aussi par la reconnaissance de la souffrance.

 

Mais elle ajoute quelque chose :

 

Une orientation.

Une intention.

Un mouvement vers le soin.

 

La compassion pourrait se résumer ainsi : « Je reconnais votre souffrance, je reste présent et je souhaite contribuer à l’alléger. »

 

Elle ne consiste pas nécessairement à ressentir la même émotion que l’autre, et ne cherche pas non plus à supprimer immédiatement ce qu’il traverse.

 

Elle permet parfois de rester là, sans fuir, sans envahir, sans transformer la personne en problème à résoudre.

 

Les mêmes travaux de Singer et Klimecki décrivent la compassion comme une réponse chaleureuse de préoccupation et de soin face à la souffrance, accompagnée d’une motivation à aider ou à la soulager. Elle se distingue donc de la simple résonance empathique par cette orientation vers l’action et le soutien, et cette action n’est pas toujours spectaculaire.

 

Parfois, la compassion propose une aide concrète.

 

Parfois, elle protège.

 

Parfois, elle confronte.

 

Parfois, elle pose une limite.

 

Et parfois, elle reste simplement assise à côté de quelqu’un…

 

…qui n’a pas besoin d’une solution immédiate.

 

 

La compassion n’est pas toujours douce


 

Nous associons facilement la compassion à une voix calme, à un geste tendre ou à une parole rassurante.

 

Mais une réponse compatissante n’est pas nécessairement agréable sur le moment.

 

Dire à quelqu’un : « Je t’aime, mais je ne peux plus continuer à mentir pour te protéger des conséquences de tes actes » peut être profondément compatissant.

 

Refuser de donner de l’argent à une personne lorsque cela entretient directement une dépendance peut aussi relever de la compassion.

 

Signaler un comportement dangereux, poser une limite ou quitter une relation destructrice ne sont pas forcément des absences d’empathie.

 

La compassion ne cherche pas seulement à supprimer l’inconfort immédiat, mais elle tente de répondre à ce qui protège réellement la vie, la dignité et l’intégrité de chacun.

 

Une douceur qui entretient la destruction n’est pas toujours bienveillante.

 

Et une limite qui interrompt un mécanisme destructeur n’est pas nécessairement cruelle.

 

 

Ressentir avec l’autre sans disparaître


 

  • La sympathie nous rend sensibles à ce qui arrive à quelqu’un.

  • L’empathie nous permet de nous approcher de son monde.

  • La contagion émotionnelle nous entraîne parfois dans son état.

  • La détresse personnelle recentre sa souffrance sur notre propre inconfort.

  • Et la compassion transforme la sensibilité et la compréhension en une présence orientée vers le soin.

 

Mais dans la vie réelle, ces expériences ne se présentent pas dans des cases parfaitement séparées.

 

Elles se mélangent. Elles se succèdent. Elles changent selon les personnes, les situations et notre propre état intérieur.

 

Nous pouvons commencer par être contaminés par l’angoisse de quelqu’un, retrouver une distinction entre lui et nous, comprendre progressivement son expérience, puis lui répondre avec compassion.

 

L’enjeu n’est donc pas de devenir parfaitement empathique.

 

Il est de devenir suffisamment conscient pour reconnaître ce qui se passe en nous au contact de l’autre.

 

Parce que ressentir tout ce que ressentent les autres ne fait pas nécessairement de nous quelqu’un de plus aimant.

 

Parfois, cela nous rend simplement plus envahis, et comprendre quelqu’un ne consiste pas à abolir la distance qui nous sépare.

 

Cela consiste à faire de cette distance un espace de rencontre.

 

Alors, la prochaine fois qu’une personne souffrira devant vous, peut-être que la question ne sera plus seulement :

 

« Qu’est-ce que puis-je lui dire ? »

 

Mais :

 

« Suis-je en train de ressentir pour elle, avec elle… ou à sa place ? »

 

Et surtout :

 

« Puis-je rester suffisamment proche pour la rencontrer…

 

…sans me perdre en elle ? »

 
 
 
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