Pourquoi suis-je toujours sur mes gardes ? - Épisode 2
- Jean-Dominique POUPEL

- il y a 2 jours
- 9 min de lecture
Cette alarme qui ne s'éteint jamais

Des années ont passé, et l'enfant qui écoutait les bruits de la maison est devenu adulte. Il a sa maison, ses horaires, ses habitudes. Personne ne crie plus. Personne ne rentre en claquant les portes.
Et pourtant, comme tous les soirs, ce soir encore, quand la clé va tourner dans la serrure, quelque chose en lui va écouter.
Le temps que met la clé à tourner, le son des pas dans l'entrée, la façon dont un sac est posé.
Il n'y pense même pas, c’est comme un réflexe, et en quelques secondes, sans avoir rien vu, il va déjà savoir dans quelle humeur rentre la personne qu'il aime.
Nous ne percevons pas le monde, nous le prédisons. Notre système nerveux ne se contente pas d'attendre, il anticipe, et en permanence, il produit des hypothèses sur ce qui va se passer, et il compare ce qui arrive à ce qu'il attendait.
C'est ce qui nous permet de traverser une rue, d'attraper un objet qui tombe, de comprendre une phrase avant qu'elle soit terminée.
Nous ne subissons pas le monde. Nous le devinons, en avance, et nous corrigeons.
Cela change complètement la manière de comprendre la vigilance.
Car si le cerveau est une machine à prédire…
…alors la vigilance n'est pas un capteur trop sensible, c'est un modèle du monde.
Un modèle qui a été construit dans un certain contexte, avec certaines règles…
…et qui continue de tourner longtemps après que ce contexte a disparu.
Ce qui ressemble au danger finit par le devenir

Un système qui prédit ne se contente pas de reconnaître ce qu'il a déjà rencontré, il étend, il transfère ce qu'il a appris à ce qui y ressemble, même vaguement.
C'est une propriété absolument nécessaire. Sans elle, il faudrait tout réapprendre à chaque fois : ce chien-ci a mordu, mais qu'en est-il de celui-là ? Cette flamme-ci a brûlé, mais l'autre ?
Nous généralisons, et c'est tant mieux.
Mais cette extension possède une géométrie, et cette géométrie n'est pas la même pour tout le monde.
Shmuel Lissek et son équipe l'ont mesurée avec précision.
Le principe de leurs expériences est simple : on apprend à une personne qu'un certain signal annonce quelque chose de désagréable. Puis on lui présente des signaux qui ressemblent de moins en moins au premier, et on observe à quel moment sa réaction s'éteint.
Chez les participants témoins, la réponse diminuait plus nettement à mesure que les stimuli s’éloignaient du signal de danger initial.
Chez les groupes présentant un trouble panique ou une anxiété généralisée, cette diminution était plus progressive : la réponse se généralisait à une gamme plus large de stimuli.
Autrement dit, ce n'est pas l'alarme elle-même qui diffère.
C'est la pente.
Nous avons tous appris à réagir au danger, et ce qui nous distingue, c'est la vitesse à laquelle nous relâchons cette réaction lorsque la situation ressemble de moins en moins à ce que nous avons connu.
Et cela nous ramène directement à l'enfant du premier épisode.
Il n'a pas seulement appris à réagir au bruit d'une clé dans une serrure, il a appris à réagir à tout ce qui ressemble à ce bruit.
Un ton un peu plus sec. Un délai inhabituel avant une réponse. Un silence qui dure un peu trop. Une porte qui se referme un peu trop fort.
Rien de tout cela n'est le danger d'origine, mais tout cela lui ressemble suffisamment.
Et le glissement se fait alors en trois temps, presque imperceptibles :
« Ceci est dangereux. »
« Ceci ressemble à quelque chose de dangereux. »
« Je ne sais pas exactement ce que cela signifie, donc je dois vérifier. »
C'est à la troisième étape que quelque chose de décisif s'est produit.
Le déclencheur n'est plus la menace.
C'est le flou.
Quand l’incertitude devient elle-même une menace

Notre système nerveux utilise constamment les expériences passées, les informations présentes et leurs régularités pour estimer ce qui pourrait arriver ensuite.
Dans une revue publiée en 2021, les neuroscientifiques Ifat Levy et Daniela Schiller décrivent la réponse à la menace comme un ensemble de processus impliquant apprentissage, mémoire et prise de décision : nous apprenons les indices qui prédisent une menace, conservons ces associations, les actualisons avec l’expérience et les utilisons pour décider de la conduite à adopter.
Et lorsqu’une menace future est possible mais incertaine, le problème devient particulier.
Dan Grupe et Jack Nitschke ont proposé en 2013 un modèle consacré précisément à cette question dans ‘Nature Reviews Neuroscience’.
L’incertitude concernant une menace potentielle rend plus difficile notre capacité à l’éviter, à nous y préparer ou à réduire ses conséquences. Elle peut alors favoriser l’anticipation anxieuse et modifier l’attention, l’apprentissage, l’estimation de la probabilité du danger et la préparation à l’action.
Autrement dit, nous ne réagissons pas seulement à :
« Il se passe quelque chose… »
Mais nous sommes également équipés pour réagir à :
« Quelque chose pourrait se passer... »
Rester disponible en permanence à la "possibilité"

Supposons que vous sachiez qu’à 17 h exactement une sirène très désagréable va retentir pendant trois secondes. Vous ne l’aimerez probablement pas, mais vous savez quand elle arrivera, ce qui va arriver, et combien de temps cela durera.
Vous allez vous attendre à un phénomène prévu, qui lorsqu’il aura lieu, sera intégré comme « normal » et « inoffensif ». Vous ne serez pas surpris et aurez même le temps de vous y préparer.
Maintenant, changeons simplement une variable.
La même sirène va retentir aujourd’hui, mais vous ignorez quand. Peut-être dans cinq minutes, ou dans trois heures, ou encore au moment même où vous vous serez complètement détendu.
La menace n’est pas nécessairement plus forte, mais votre relation à elle vient de changer.
Vous devez désormais rester disponible à sa possibilité.
Cette distinction entre danger imminent et menace incertaine occupe depuis longtemps une place importante dans la recherche expérimentale sur la peur et l’anxiété.
Christian Grillon a notamment proposé de distinguer les réponses phasiques à un danger clairement identifiable des états plus durables associés à une menace incertaine, qui favorisent davantage l’appréhension soutenue et la vigilance.
Des travaux plus récents en neuro-imagerie confirment que l’anticipation d’une menace dont le moment est incertain mobilise plusieurs systèmes cérébraux impliqués dans l’anticipation et la préparation à la menace, même si leur organisation exacte reste discutée.
Cela nous ramène directement à l’enfant de l’épisode précédent (Pourquoi suis-je toujours sur mes gardes).
Le problème n’était peut-être pas uniquement
« Quelque chose de mauvais arrive »,
Mais
« Je ne sais pas quand, ni sous quelle forme, ni à partir de quel indice cela pourrait commencer »
Alors il fallait continuer à regarder.
Remarquer n’est pourtant pas encore avoir raison

C’est une distinction essentielle.
Quelqu’un peut effectivement remarquer : « Son ton vient de changer. »
Cette observation peut être exacte.
Mais :
« Il est en colère contre moi » est déjà une interprétation.
Et :
« Quelque chose est en train de se détériorer entre nous » est une prédiction.
Trois niveaux viennent donc de se succéder très rapidement :
perception → interprétation → anticipation.
Lorsque nous sommes hypervigilants, ils peuvent finir par sembler n’en former qu’un seul :
« Je sens qu’il y a quelque chose. »
C’est ici qu’une personne très sensible et une personne hypervigilante peuvent parfois se ressembler extérieurement.
Toutes deux peuvent remarquer énormément de détails.
La différence essentielle n’est pas la quantité d’informations perçues.
Elle peut résider dans « la valeur qui leur est attribuée ».
Remarquer une variation ne signifie pas automatiquement qu’il faut s’en protéger.
Quand cela se joue entre deux personnes

Dans une vie d'adulte, la mécanique de vigilance se déploie dans les relations.
« Pourquoi a-t-il changé de ton ? Pourquoi ne répond-elle pas ? Pourquoi ce message est-il si court ? Pourquoi ce silence à table ? »
La question paraît légitime, mais regardons ce qu'elle cache vraiment.
Il ne s’agit pas seulement ici de comprendre l'autre, mais de faire cesser un état intérieur devenu inconfortable : ne pas savoir.
Et c'est là qu'apparaît un paradoxe étrange : on surveille pour trouver le danger, mais dès que l'on croit l'avoir trouvé, on ne regarde plus vraiment.
On demande « ça va ? » sans vraiment écouter la réponse jusqu'au bout. On interprète un silence en quelques secondes. On construit une explication, et on s'y installe.
Ce n'est pas de l'observation, mais une tentative de fermer une question ouverte, le plus vite possible.
Et cette fermeture a un prix, rarement visible sur le moment, car pour faire cesser l'incertitude, il faut agir. Alors on agit.
On demande une confirmation. Puis une deuxième. On reformule sa question autrement, au cas où la première réponse aurait été de politesse. On relit un message pour vérifier le ton. On envoie un mot de plus, juste pour voir. On propose quelque chose, on adoucit, on s'excuse un peu, parfois sans savoir de quoi.
Chacun de ces gestes semble minuscule.
Mais leur fonction n'est pas de comprendre l'autre. Elle est d'obtenir un apaisement.
Et cet apaisement, quand il arrive, dure remarquablement peu de temps.
Il y a plus difficile encore : ce mouvement, invisible de l'intérieur, est parfois très perceptible de l'extérieur.
Celui qui reçoit ces vérifications ne voit pas une inquiétude, mais il y voit une insistance, une question qui revient, une manière d'être scruté.
Il peut se sentir soupçonné, alors que l'autre cherchait seulement à être rassuré.
Et il arrive alors qu'il se ferme un peu, qu'il réponde plus brièvement, qu'il évite le sujet, qu'il prenne un ton légèrement plus neutre pour ne pas alimenter quelque chose qu'il ne comprend pas.
Ce qui produit exactement le signal que la vigilance attendait.
C'est peut-être le plus cruel de cette mécanique.
Elle ne se contente pas de chercher des signes.
Il lui arrive d'en fabriquer.
Lorsque ne pas savoir devient difficile à supporter

La psychologie possède un concept très utile pour décrire une partie de ce phénomène : « l'intolérance à l'incertitude ».
Le terme peut être trompeur. Il ne signifie pas qu'une personne serait littéralement incapable de vivre sans certitude.
Il désigne plutôt une tendance à considérer l'incertitude comme particulièrement aversive, difficile ou menaçante, et à y réagir négativement.
Nicholas Carleton, de l'université de Regina, a consacré plusieurs travaux importants à cette notion. En 2016, dans deux synthèses publiées dans le ‘Journal of Anxiety Disorders’, il propose que la « peur de l'inconnu » constitue un élément particulièrement fondamental de nombreux phénomènes anxieux — peut-être celui qui sous-tend beaucoup d'autres.
Il en donne une définition remarquablement précise : une incapacité à supporter la réponse aversive déclenchée par l'absence perçue d'informations suffisantes.
Non pas la peur de ce qui arrive.
La peur de ne pas savoir ce qui arrive.
L'intolérance à l'incertitude avait initialement été étudiée surtout dans le trouble anxieux généralisé. Mais les recherches l'ont progressivement retrouvée dans de nombreuses difficultés psychologiques. Elle est aujourd'hui généralement considérée comme un facteur transdiagnostique : elle n'appartient pas à un diagnostic particulier.
Et un point mérite d'être souligné, parce qu'il change entièrement la manière de lire tout ce qui précède.
Cette intolérance à l'incertitude est normalement distribuée dans la population générale.
Ce n'est pas une pathologie. Ce n'est pas une catégorie dans laquelle certaines personnes seraient et d'autres non.
C'est une dimension.
Nous sommes tous situés quelque part sur cet axe…
…et notre position varie selon les domaines de notre vie.
Pour certains, c'est : « Je ne sais pas. On verra. »
Pour d'autres, c'est : « Je ne sais pas… et j'ai besoin de savoir. »
Voilà pourquoi surveiller n'est pas un défaut de caractère.
C'est une position sur un axe que nous occupons tous.
Quand le signal de sécurité ne convainc plus

Il existe une situation extrême où ce mécanisme devient particulièrement visible. Elle mérite d'être regardée, à condition de préciser aussitôt qu'il s'agit d'un cas limite.
Les chercheurs Tanja Jovanovic et Seth Norrholm ont étudié la manière dont des personnes souffrant de trouble de stress post-traumatique réagissent à des signaux de danger et à des signaux de sécurité.
Le résultat est frappant, mais pas de la façon qu'on imagine.
Ces personnes distinguaient parfaitement les deux signaux. Leur perception fonctionnait très bien. Elles voyaient parfaitement que le signal de sécurité était présent.
Mais leur réaction de peur ne diminuait pas pour autant.
Le signal était perçu. Il n'était simplement pas convaincant.
Ce n'est donc pas un problème de détection. C'est un problème de crédit.
Précisons-le immédiatement, parce que c'est important : ce résultat apparaît spécifique au trouble de stress post-traumatique. On ne l'observe pas chez des personnes déprimées sans TSPT. Il ne décrit pas tout le monde, et surtout pas la vigilance ordinaire.
Mais il éclaire peut-être quelque chose de plus général.
Et si, à des degrés infiniment moindres…
…une partie de notre vigilance quotidienne fonctionnait ainsi ?
Non pas parce que nous ne voyons pas que tout va bien.
Mais parce que le fait que tout aille bien ne nous convainc pas complètement.
L’hypervigilance, une combinaison de quatre éléments

Ce qui suit n'est pas un résultat de recherche, mais une grille que je propose, une manière d'articuler ce que nous venons de voir.
Il me semble qu'une vigilance devenue permanente combine souvent quatre éléments.
Un seuil de suspicion bas. Il faut très peu de chose pour que l'alarme se déclenche. Un ton, un délai, un mot.
Une généralisation large. Ce qui ressemble vaguement à l'ancien danger suffit à activer la réaction.
Une récupération lente. Une fois déclenchée, l'alarme met beaucoup de temps à s'éteindre — parfois des heures après que la situation s'est éclaircie.
Un besoin élevé de preuves de sécurité. Et ce sont des preuves qui, presque toujours, se révèlent insuffisantes.
Ces quatre éléments ne fonctionnent pas séparément. Ils s'alimentent.
Un seuil bas produit davantage d'alertes.
Une généralisation large en produit encore davantage.
Une récupération lente fait que la précédente n'est pas terminée quand la suivante arrive.
Et le besoin de preuves relance le cycle, puisqu'aucune preuve ne suffit jamais tout à fait.
Alors la question de départ trouve peut-être un début de réponse.
Si l'alarme continue de sonner dans une maison où il n'y a plus de feu, ce n'est peut-être pas parce qu'elle croit encore au feu.
C'est peut-être qu'elle attend une preuve qu'il n'y en aura plus jamais.
Et cette preuve, personne ne peut la lui donner.
Il reste alors une ultime question :
Si l'on ne peut pas obtenir cette preuve…
…peut-on apprendre à s'en passer ?






Commentaires